Bon pour l’abattage !

- Forêt de La Gagère. Été 2009 -
Enfant, j’aimais les matins d’été où nous partions avec le garde et mon grand-père marquer les arbres. Nous étions allés la semaine précédente nous promener dans la parcelle ; l’air de rien, le vieil homme chaussé de ses « Patogas » et armé d’une canne avait levé les yeux vers les cimes ; il avait choisi ceux qui iraient à la scierie à l’automne. Quand nous remontions en forêt par le grand chemin, les dès étaient déjà jetés, il fallait juste l’inscrire. Lui avait un carnet, je tenais quant à moi un drôle d’instrument de métal ; le garde avait à la ceinture une hachette et un étrange marteau semblable à une boule de machine à écrire. Quand mon grand-père sans dire un mot désignait l’un de ces gros arbres, il prononçait d’une voix sèche : « 20 mètres », tandis que le garde et moi mesurions le diamètre de l’arbre en question avant d’écrire tout cela sur un petit carnet. Puis, un coup de hachette arrachait un morceau d’écorce du sapin, laissant apparaître une surface presque blanche, qui de loin pouvait faire croire un instant à un œil ; bien vite, le garde d’un coup du marteau signait notre crime. A midi, quand la chaleur devenait irrespirable, et la parcelle suffisamment balafrée, nous pouvions redescendre contents de notre page d’écriture forestière.
Talisman

- Joinville-Le-Pont. Janvier 2010 -
« Va savoir, peut-être que ça marche… » Richard.
En rencontrant cette carte, abandonnée sur un trottoir de Joinville-Le-Pont, veillant sur un sapin de Noël, j’ai aussitôt souhaité lui répondre. Car oui, forcément, ça marchait trop bien, cette phrase happée au hasard d’une promenade un 5 janvier, bien mieux que les loupiotes clignotant de Joyeuses Fêtes déjà dépassées. J'ai été tellement enchantée qu'il m'a semblé bienvenu de partager ce vœu inattendu avec une maison hospitalière pour cartes et petites annonces, bonnes ou mauvaises nouvelles : il serait ainsi rangé aussi précieusement que je repasse mes pyjamas. Peut-être, il marcherait, et j’avais même très envie qu’il danse, comme un bristol qui résiste au vent.
C’est moi, qui ai dansé, quand la demeure Scriptopolis a invité la maison de passe CultEnews à publier un commentaire sur cette rencontre : donc, ça marchait super bien, puisque ça exauçait un vœu que je n’aurais osé formuler, que Richard n'a pas écrit davantage, respectant la superstition qu'il faut toujours taire ce qu'on désire.
Je ne saurai jamais ce que Richard voulait faire marcher, mais je lui donne tout-à-fait raison dans son choix sémantique. L’écriture, souvent, court plus vite que nous, et nous laisse ébahis, devancés par l’exigence de ses lapsus. Grâce à Richard et sa graphie solennelle, j’ai donné un visage à une ombre des lettres qui m’importe beaucoup : l’écriture comme talisman.
Alors, Richard, je voudrais te rassurer : ça marche et même ça fugue. J’ai reçu, ainsi, le 27 décembre 2009, une lettre de décembre 1992. Qui sait, combien de temps il faudra, pour que quelqu’un, pas n’importe qui pour toi, reconnaisse ici ta signature.
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Aujourd'hui, Scriptopolis reçoit Sarah de Haro qui tient sous le pseudonyme d'Emma Reel le blog CultEnews, une lettre amoureuse et dyschronique d’informations culturelles, qui accueille elle-même un billet de chez nous dans le cadre des Vases Communicants.
Société de l’information

- Ivry-sur-Seine. Décembre 2009 -
Après des siècles de préhistoire, les humains entraient en société : ils se sont mis à habiter un monde où l’échange devenait possible. La constitution de clans et de tribus tout comme le repérage de traces leur permettaient de communiquer avec diverses sortes d’entités naturelles et divines. Devenus un peu plus matures, ils organisaient leurs échanges dans un monde divisé en trois états. Pas un de plus, pas un de moins. Un peu plus tard, ils optaient pour un monde meilleur : l’économie de marché. Certains se sont mis à produire des biens, d’autres échangeaient leur temps de labeur contre une rétribution financière, d’autres encore tentaient de définir des règles du jeu acceptables pour l’ensemble des participants.
Ce n’est que très récemment qu’ils ont pris conscience qu’une ultime mutation était nécessaire. L’entrée dans une société de l’information offre une liberté d’échanges autrement relayés, débrayés, multipliés par des agencements technologiques. Les machines et les réseaux informatiques dessinent un monde où l’information devient enfin un bien qui peut être apprécié à sa juste valeur. Certes, les informations fallacieuses, les comportements illicites et les faussaires ne sont pas définitivement évincés, mais les humains disposent désormais d’un outil prévenant toute dérive. L’ordre sociotechnique qui assure leur épanouissement complet en accédant à de multiples informations est aussi le garant de l’ordre moral. Lorsque quelque chose dérange, lorsqu’une information n’est pas adaptée à l’idéal auquel se réfère cette nouvelle société, rien de plus simple : il suffit de cliquer pour le signaler.
Son nom partout

- New York. Juin 2007 -
5 Pointz dans le Queens, une usine qui laisse ses murs aux graffeurs locaux et internationaux. Un week-end entier à peindre avec le français, attendu de pied ferme. La place est réservée depuis quelques temps déjà. Une moyenne d'âge qui dépasse la quarantaine. On dit old school ici. Et des noms partout, des centaines de noms tous plus beaux les uns que les autres.
Ils ne circulent pas que sur les trains ces noms. Même ici, ils passent d'un espace à l'autre sans arrêt. Du large dos toujours en mouvement de cet ami qui nous accueille, au black books qu'il recouvre (ceux des gamins qui viennent se frotter à ces anciens qui ont été parmi les tout premiers), jusqu'au mur sur lequel il forme de grandes lettres à la bombe. Son nom partout, fait d'encres différentes, toujours le même depuis 1976.
Écrits sportifs

- Bruxelles. Mai 2009 -
Le football est aujourd’hui un spectacle planétaire ; chaque match est suivi par des millions de télespectateurs à travers le monde. On sait que ce show est minuté, chaque seconde de l’interruption de la mi-temps vendue des fortunes. Les joueurs doivent être à la hauteur, maintenir l’intensité de bout en bout. Ces dernières années, un ensemble d’instruments de mesure de cette intensité a été développé : des statistiques sont produites au fur et à mesure de la partie et viennent en surimpression sur nos écrans. On lit avec intérêt quelle équipe a tiré le plus au but, qui a conservé le ballon le plus longtemps, quel joueur a commis le plus de faute… Sans doute que nos arpenteurs de terrain commençaient à nous ennuyer, aussi a-t-on trouvé de quoi nous donner immédiatement ce que le grand quotidien sportif livrait le lendemain. Nous voilà en direct, fini l’Eurovision et le Te Deum de Charpentier. Le spectacle est total !
Lorsque l’arbitre siffle enfin la fin du match, que les joueurs s’embrassent et courent en tout sens presque fous de joie, oubliant leurs tristes statistiques, dans un coin du stade, au pied de la tribune d’honneur, un artisan sort ses outils, branche sa petite machine. À lui de faire passer cet instant du direct à l’histoire, à lui de graver dans la Coupe argentée, au bas de la liste des vainqueurs le nom de l’équipe gagnante du soir. De ce scripteur, on ne verra pas le visage, seulement les mains. Avec soin, lentement, il inscrira en lettres capitales le nom de ce club, celui du numéro 10 qui a marqué le but de la victoire et qui vient d’échanger son maillot, ce même nom que portent tous ces supporters sur leurs écharpes. Qui n’a pas d’écrits n’est pas…!
Formation continue

- Paris. Août 2009 -
Certains ont passé plusieurs fois le code, d’autres ont redoublé ou triplé la conduite, d’autres encore ont tout eu du premier coup. Après les séances en auto-école, ils ont appris à reconnaître d’innombrables panneaux et à trouver la bonne réponse à des situations aussi extravagantes les unes que les autres. Puis du jour au lendemain, ils sont devenus conducteurs. Les réponses aux différentes options proposées par les diapositives ont disparu de l’écran : pendant la conduite réelle, le bon choix n’est pas inscrit quelque part. Ils doivent improviser, maîtriser leurs appréhensions et prendre progressivement de l’assurance. C’est à ce prix qu’ils sont devenus des conducteurs aguerris. Ils sont désormais à l’aise face à tout type de scénarios : circulation fluide, embouteillage, créneau à gauche, plus d’hésitations ni de difficultés apparentes.
Or, la détention d’un permis de conduire dans la poche atteste qu’ils ont réussi un examen à un moment donné. Elle ne garantit pas leur bonne conduite dans toutes les situations. La qualité de “conducteur” se rejoue constamment. Connaître certains panneaux est une chose, savoir en reconnaître de nouveaux en est une autre. Lire et être capable de mettre en correspondance ce qui est écrit avec la situation, encore une autre. Comprendre que les lignes de texte réfèrent aux lignes blanches inscrites au sol, une de plus. Enfin, réaliser que maintenant les autoroutes ne comportent pas seulement deux voies mais souvent trois, suppose une ultime boucle réflexive des conducteurs sur l’environnement qu’ils traversent.
La tristesse des boîtes aux lettres

- Clamart. Décembre 2009 -
Il est de bon ton de sourire face aux tournures alambiquées, ou au contraire très directes, qui font le sel des papiers publicitaires pour marabouts. C'est un des petits bonheurs que peuvent réserver les boîtes aux lettres, souvent chargées d'autres écrits publicitaires dont les standards et les jeux de langage séduisent beaucoup moins (peut-être font-ils rire les marabouts ?). Ce soir-là, donc, repérant la forme d'un petit carton, on l'a mis au dessus de la pile avec un discret pincement d'excitation, pour commencer à en lire les bons mots dès les premières marches de l'escalier. Mais quelque chose ne collait pas. Écrit à la main sur du papier quadrillé, le texte n'évoquait aucun être cher disparu au retour assuré et ne proposait pas non plus d'améliorer dans un même mouvement tout ce qui se trouve dans le conglomérat argent amour santé réussite professionnelle examens. C'est de plus en plus ému que l'on a déchiffré ce petit papier personnel, aux fautes nombreuses, qui indiquait le contact et les spécialités d'une entreprise de rénovation dont le siège social semblait lui-même hébergé chez un ami. On imaginait immédiatement les immenses difficultés pour trouver des missions dans un marché si concurrentiel où le professionnalisme se mesure souvent à l'avance, au regard des formes que l'on sait maîtriser. On imaginait aussi le porte à porte qu'il avait fallu faire pour distribuer ce prospectus artisanal.
Le morceau de carton était à la fois un appel à sortir du modèle des plaquettes complexes aux slogans accrocheurs et un constat d'échec assourdissant : touché, on ne l'était soi-même que par l'objet d'écriture et ce qu'il projetait du monde. On s'imaginait difficilement appeler un jour l'un des deux numéros de téléphone rédigés en dernière ligne.
Ceci n’est pas une bâche…

- Paris. Janvier 2010 -
Dans la vie quotidienne, on inscrit rarement sur la chose le mot ; ainsi, préfère-t-on écrire le nom de la marque qui l'a produit en série : Renault 4 plutôt que Voiture… Il y a bien sûr des exceptions, comme par exemple dans nos cuisines, les ingrédients farine, café, sel et sucre sont généralement contenus dans un récipient le précisant. Il arrive qu'on multiplie ces étiquettes pour aider ceux qui ne maîtrisent pas pour une raison ou une autre les mots et les choses, et l'étiquetage dans nos univers domestiques devient systématique lorsqu'on perd la mémoire. Pensez au grand carton sur l'armoire sur lequel a été écrit « Bottes noires ». Depuis quelques années la mode est aussi au tee shirt sur lequel est inscrite une qualité : « sexy girl », « superman »… Nombre d'objets sont vendus désormais avec écrit en grosses lettres capitales, de préférence en anglais, ce qu'ils sont : Box, mais aussi Poubelle, News… Nos appartements ressemblent ainsi parfois à des imagiers grandeurs réels.
Le monde du travail afin d'être performant multiplie cette pratique. Ici, sur le tournage d'un film, parmi le matériel technique, ce gros sac avec en grand ces 5 lettres dessinées grâce à de l'adhésif orange. Il est vrai qu'il vaut mieux ne pas avoir à déplier la bâche de 12 m2 pour savoir que c'est une bâche ! L'écriture comme rempart à l'action inutile.
Laisser une trace

- Lancaster. Avril 2009 -
On t’a progressivement convaincu que l’écriture – la vraie, la seule, celle de l’écrivain – est hantée par une angoisse : celle de la page blanche. Tu as appris que ce support inerte est entièrement dévoué, docile, en attente des manifestations scripturales les plus vives. Tu as aussi compris au fil de tes expériences qu’il peut parfois résister. En renvoyant une image uniforme, son inertie en vient à te faire douter, comme tous ceux qui essayent de coucher leurs intentions et leurs émotions sur le papier. Dans un monde peuplé d’écrivains en quête de reconnaissance, tu sais que le manque d’inspiration et l’absence d’idées originales sont des symptômes patents. Les supports d’inscription sont nécessairement voués à se remplir de mots.
Au fil de tes déambulations, le rapport que tu entretiens à l’écriture a changé. Ce n’est plus seulement une technique fonctionnelle, c’est aussi un geste sur lequel tu t’es mis, avec des compagnons de route, à produire des enquêtes et des analyses. Les instruments que tu utilises ne sont pas les mêmes non plus. Les cartouches de ton stylo plume et son inséparable effaceur/réinscripteur ont fini par céder la place à un ordinateur. Et puis tu t’es mis à parler en public en montrant des mots qui viennent se projeter sur un écran. Dans l’univers professionnel où tu évolues désormais, la réputation s’acquiert aussi à coups d’arguments innovants inscrits sur divers supports : il te faut écrire des articles, des livres, des conférences. Mais tu sais que pour faire passer tes idées, pour qu’elles puissent s’inscrire durablement dans les esprits sceptiques et encombrés de tes auditeurs, pour qu'elles s'animent et prennent consistance, il est important que l’écran de leur première projection reste blanc.
Expo au cabinet

- Clamart. Janvier 2010 -
Difficile aujourd'hui d'échapper à la logique des indicateurs quantitatifs et des classements en tous genres. Surtout lorsqu'il s'agit de santé. Tout est noté, calculé, publié. Il reste heureusement des questions auxquelles on ne peut pas répondre avec ces outils. Qui laissent encore la place à ces choses étonnantes, que certains abhorrent : le jugement personnel, l'expérience. Et c'est à ce genre d'exercice que l'on se livre pour choisir le bon médecin généraliste pour ses enfants. Celui qui est un bon praticien, bien sûr. Mais surtout celui qui correspond à sa propre vision de la médecine, du dialogue avec les enfants, avec les parents...
Ici, ça commence par un premier essai, pas très loin de chez soi. Très vite, des signes vont dans le bon sens. La salle d'attente avec de nombreux jouets fait son impression. Les livres pour enfants aussi. Et lorsqu'on finit par entrer dans le cabinet, que l'on s'assoit devant le bureau, toutes les réponses à nos questions semblent arriver d'un seul bloc. Exposées sous nos yeux sur deux murs entiers, tapissés de dessins adressés au médecin que l'on a en face de soi.
La première fois, son propre enfant n'osera pas. Mais très vite c'est lui qui demandera le petit papier et la boîte de feutres. Il en fera même parfois à la maison qu'il faudra ensuite déposer au secrétariat. On imagine le plaisir que ces murs qui s'emplissent ainsi procurent au docteur et aux enfants. Et même à soi qui arrivons, mal en point, parfois inquiet, cela fait du bien cette tapisserie de mots doux, dans laquelle on cherche le réconfort des traits que sa fille ou son fils ont laissés depuis cinq ans. C'est sans doute aussi ça que l'on entend dans "médecin de famille".


