ISSN : 2266-6060

L’absente de tous carnets

L’invité du vendredi : Matthieu Potte-Bonneville

Paris, 22 avril 2010.

C’est un dispositif à plusieurs mains : la première, parentale, inscrit sur le coupon de droite le moment de l’absence, hésitant parfois lorsque celle-ci n’aura duré qu’une heure, tant répéter la même date, du…, au…, laisse l’étrange impression d’une disparition instantanée. Elle y adjoint un bref motif, gastro, retard de bus, réunion familiale (entendre ici une fête, mais les familles font plus sérieux). Une autre main surveillante, plus tard, emportera le coupon vers d’improbables registres, reportant les indications qui s’y trouvent portées sur le talon de gauche ; celui-ci demeure pris dans le carnet, le demi-cercle d’un tampon faisant encore signe vers la moitié manquante. Dûment exécutées, ces opérations visent à s’équilibrer exactement, comme les deux colonnes d’un bilan comptable : le billet, coupon de droite, rétablit la présence administrative de l’élève dans les registres d’appel où elle faisait défaut ; mais sa découpe, talon de gauche, atteste qu’il y eut bien défection, dont la justification ne vaut pas pour autant effacement — une dentelure demeure, comme un accroc dans le déroulement des jours de classe. Puissance de la métonymie : si, ponctuellement, le billet excuse l’absence, l’absence du billet accuse, elle, et fait histoire ; sa multiplication peu à peu creuse un vide, comme un chéquier édenté signale une dilapidation que l’on n’oubliera pas (« Encore ? C’est la troisième fois ce mois-ci »).

Selon la même logique qui anime, depuis le XIXe siècle, tant de livrets, carnets, casiers, un même document peut ainsi extraire, de la régularisation administrative, une régularité d’un autre genre — celle d’une scolarité normale ou en dents de scie, chaque coupon retiré rendant plus embarrassant de remplir le suivant et plus exigeant l’énoncé de ses motifs. A l’horizon, flotte le spectre de ces absences que rien n’excuse plus, de cet absentéisme que tous les quatre matins (et selon un autre calendrier encore), des politiques soucieux de comptabilité se promettent de faire payer aux familles défaillantes, laissant accroire qu’ici aussi l’irrégularité est affaire de papiers manquants. Il est d’autant plus remarquable que, de ce dispositif auquel de droit rien n’échappe, ait pu naître chez tous un même rêve, parfois exprimé dans cette plaisanterie d’adultes saisis par la fatigue, le désir de rester s’embrasser ou l’envie de faire défection : « tu ne peux pas me faire un mot ? » ; « n’y va pas, ce matin ; si tu veux, je te fais un mot ». Fantasmes d’anciens élèves dont la vie n’a au fond jamais cessé d’être soumise au jeu des justifications, des arrêts-maladie par exemple ? Rêveries de sujets si profondément administrés qu’ils ne sauraient s’autoriser d’écart s’il n’y étaient d’abord autorisés ? Soyons plus indulgents : il y a là, plus sûrement, la trace d’un émerveillement ancien à découvrir que le mot, s’il assigne, peut aussi excuser ; ainsi, l’écriture et le nom du père, dont la psychanalyse nous apprend qu’ils circonscrivent impérieusement pour chacun l’espace de sa présence au monde, peuvent être retournés de manière à n’y être pour personne, joués comme à contre-enfance. On m’a dit qu’à la mort de mon oncle, ses proches retrouvèrent, serré dans ses papiers, un lot de bristols anciens, rédigés d’une main imitant la graphie de ma grand’mère et formulés ainsi, faute comprise : « je vous prie d’excuser l’absence de mon fils Roger ; il s’était démis la rotulle ».

À ce compte, on peut corriger, redresser du côté de la vie la formule tragique de Blanchot, qui fait de toute œuvre littéraire la mort de son auteur — et dire plus doucement : l’origine de la fiction, c’est un billet d’absence.