ISSN : 2266-6060

Justice

Boston, mai 2011.

Parce qu’ils font le tri entre certaines entités, les panneaux indicateurs sont à la fois des objets de discipline et de justice. De ce point de vue, l’histoire de l’invention des feux tricolores est passionnante. Au départ, ceux-ci étaient censés remplacer, et démultiplier à moindre coût, les policiers. Le trafic automobile grandissant avait fait émerger un problème inattendu : les voitures et leurs passagers étaient devenus inégaux. En gros, si vous arriviez d’une petite rue, vous n’aviez aucune chance de rejoindre ou de croiser une artère principale. Les banlieusards étaient devenus les rois de la route. Les feux tricolores allaient permettre aux résidents de rouler à nouveau, et au flux de devenir plus égalitaire. Parmi les innombrables débats qui émergèrent à l’époque, beaucoup critiquèrent les feux pour différentes raisons. Mais après quelque mois, certains leur découvrirent une vertu insoupçonnée. Les feux tricolores étaient plus justes qu’on ne le pensait. En laissant aux Noirs le même temps pour traverser la rue qu’aux Blancs, ils permettaient de réduire les effets du racisme ordinaire profondément ancré dans les pratiques policières.
Les feux tricolores sont un bon exemple pour enseigner Winner et Latour aux étudiants (qui sont nombreux à penser de manière inexplicable que le second n’est pas assez politique). Les artefacts sont clairement affaire de pouvoir et de politique, même de manière inattendue.
En gardant cette histoire à l’esprit, on ne peut pas s’empêcher de scruter les éléments de signalétique en se demandant quel genre de justice ils servent, quel type d’entités ils favorisent. Pour un français par exemple, il est frappant de voir que dans certaines rues des États-Unis, il est encore expliqué que c’est au piéton de faire attention aux véhicules sur la route et non l’inverse.



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