À l’amiable, épisode 1

27.11.2009

constat

- Montrouge. Novembre 2009 -

La violence du choc n’est pas du tout celle à laquelle tu t’étais préparé lorsque tes angoisses te faisaient envisager le pire, pour voir. C’est beaucoup plus sec. Beaucoup moins spectaculaire.
Tu avais arrêté le scooter au feu rouge. Regardé machinalement le rétroviseur droit et trouvé qu’il allait un peu vite derrière, comme pour te faire peur. À l’intérieur de ce même moment tu as entendu le claquement comme deux boules de billard et tu t’es envolé. En tombant tu as vu que la voiture continuait d’avancer, tu t’es dit qu’ils ne te voyaient pas, qu’ils allaient t’écraser. Tu t’es relevé le plus vite possible. Un coup d’œil à l’engin par terre, tu te palpes un peu partout en avançant vers la voiture. Il y a un feu rouge là, vous savez. Oui oui, il sait. Il est très embêté. Il ne posera pas de problèmes. Tu ne comprends pas bien pourquoi tu es debout, pourquoi tu parles, pourquoi tu n’es pas traversé de part en part par la douleur.
À cet instant, le monde, ta vie, sont grand ouverts, béants. Le regard ne peut s’arrêter nulle part. Tu ne sais pas où aller, il n’y a plus de chemin, il n’y a plus rien. Très vite le mot est prononcé des deux côtés : constat. On va faire un constat. Et tandis que le formulaire déposé sur le capot de la voiture se couvre d’écrits, encerclé de vos papiers, le monde se referme calmement. Ton champ de vision reprend son ampleur habituelle. Les courants d’air cessent. Tu prends plaisir à sentir la force de l’écriture, composée ici en commun sur deux feuilles superposées que vous vous distribuerez en partant. Tu te rends compte aussi à quel point il est difficile d’écrire avec les mains qui tremblent.

  • Facebook
  • Twitter
  • del.icio.us

6 commentaires pour “ À l’amiable, épisode 1 ”

  1. KMS on 27.11.2009 at 12:27

    La 2ème personne du singulier parfois ça permet de prendre du recul et de se sortir soi même de la situation. J’ai beaucoup pratiqué…

  2. scriptopolis on 27.11.2009 at 12:30

    Exactement.
    « Je » c’est bien, une fois que le temps a passé. Pour évoquer un disque qui a compté il y a dix ans par exemple…

  3. zelapin on 27.11.2009 at 21:04

    pourvu que l’épisode 2 ne vire pas plus dramatique.

  4. Mth P on 28.11.2009 at 07:39

    Pour le remercier d’aller chercher le pain à la boulangerie d’en face, elle avait voulu lui offrir une glace. Sortie d’école, elle l’attend de l’autre côté du passage clouté séparé par un espace balisé, une sorte d’île au milieu , coupant l’avenue pour la rendre moins inquiétante à traverser. Des centaines d’écoliers la sillonnent d’une rive à l’autre, accompagnés ou non, plusieurs fois par jour. On a donc pensé aux ruées d’enfants et à la lenteur des personnes âgées. Il vient de sortir de la boulangerie, les mains pleines, un cornet à deux boules en main gauche, un gros pain sous le bras droit, il sourit. Ni imprudent, ni pressé, il traverse en guettant le petit homme vert puis il s’immobilise sur le terre-plein central pour contrôler, côté pain, l’arrivée des voitures. Il aperçoit sa mère et franchit le dernier gué à plein élan. Un grand crissement de pneus, des cris , une sorte d’affolement irréel. Elle le voit parterre ,essayant de « nager » en direction du trottoir, il pleure fort … Elle se précipite, ventre noué et cœur vibrant, craignant la folle arrivée d’un bolide. Elle n’a pas encore vu le scooter ni le garçon casqué qui se fait haranguer par les gens. Elle ne voit que son fils. C’est comme un longue coupure de noir entre deux diapositives. Puis brusquement, elle reconstitue la scène : l’enfant vient de se faire renverser par le jeune garçon et ils sont séparés par l’attroupement des passants. La mère a cru d’abord à une jambe cassée, elle ne sait pas encore. L’enfant bouleversé, couché sur le côté, se tient le poignet, il s’affole de plus en plus, il parle au milieu de ses larmes… Il est vivant ! Elle le cajole sans le bouger de place, en ravalant ses propres pleurs , ce n’est pas le moment de craquer… On attend les pompiers… la police arrive en premier… L’enfant commente sa malchance : « ça a mal démarré du matin, déjà dans les escaliers je suis tombé, papa va me gronder, il dit toujours qu’il faut faire attention en traversant cette route… ça fait trop mal… je veux pas aller à l’hôpital… ». L’entendre rouspéter rassure , de tendres rires fusent tout autour , chacun y va de son petit couplet parental. Les pompiers sont fortiches, ils prennent l’enfant doucement, lui expliquent gentiment ce qui va se passer et à la mère aussi. Elle apprend qu’elle ne peut pas monter dans le camion rouge, elle doit rejoindre l’enfant plus tard. Elle refoule à nouveau sa désolation, maintenant panachée de colère. Elle va se coltiner le constat et les palabres qui n’en finissent pas. Elle veut d’abord téléphoner au père. Elle s’imagine son affolement en différé et la vitesse avec laquelle il va rouler après être sorti précipitamment du travail . Elle a peur pour lui tout d’un coup, et lui demande anxieusement d’être prudent… Il promet… Fracture du poignet en motte de beurre… L’enfant s’en tire bien… Il a aujourd’hui 23 ans . Le jeune chauffard était un apprenti pâtissier, obligé de faire des trajets très longs pour aller et revenir sur son lieu de stage. Il était ce jour là très fatigué, pressé de rentrer , il a mal vu le feu rouge et s’est fait vertement engueuler par son père en prime de sa grande culpabilité. La mère, ventre serré… a vu en lui son propre fils plus grand, a excusé l’erreur, somme toute…urbaine. L’enfant a oublié. Sans rancune et peut-être sevré des grosses glaces à deux boules…

  5. PCH on 28.11.2009 at 23:43

    Un jour Françoise Giroud avait décrit la démarche d’un type « comme s’il venait de sortir d’un accident de voiture » et on est sonné… Un type a pliée ma polo rouge diesel et ce dont je me souviens surtout, c’est du bruit incroyable qui avait retenti tandis que la voiture glissait tous freins serrés pour aller se planter dans un poteau… Descendant, j’ai vu que son côté droit était gravement mort, longerons pliés et le type dans la golf noire, noir lui-même d’ailleurs, sortait en tenant de ses deux mains sa tête glabre…

  6. Delphine on 08.12.2009 at 19:41

    Moi je veux pas lire de 2ème épisode d’abord !

Répondre